Comment bâtir une cave de private equity ?

A l’heure de la démocratisation du private equity (le vrai !), Claire Chabrier et Thomas de Villeneuve, deux acteurs historiques du secteur, nous livrent leur vision.  Sur la vinification des fonds fermés et des evergreen, sur ce que l’on peut tirer du placement, sur la meilleure façon d’investir…

Pendant quarante ans, le capital-investissement français s'est dégusté entre initiés. Les institutionnels, les « zinzins », ont rempli leurs caves. Les particuliers, eux, ont longtemps eu seulement des produits sur l’innovation ou la proximité riches en « sulfites » et avantage fiscaux : nombre d’entre eux furent difficilement digestes. En 2019, la loi Pacte puis en 2023, la loi Industrie verte, leur ont ouvert les portes d’autres terroirs.

Pour les gestionnaires, les clientèles particuliers sont une opportunité. Responsable des investissements directs des marchés privés chez Amundi et présidente de France Invest de 2021 à 2023, Claire Chabrier voit le mouvement s'accélérer : plus de 50 % de la croissance d'Amundi sur ces marchés viendra des épargnants individuels dans les années à venir. La démocratisation était le cœur de son programme à l'époque chez France Invest. « Elle est très en route et c'est une bonne nouvelle pour les investisseurs particuliers et pour l'économie. » Président de Seven2, présent désormais en France sous la marque Apax by Seven2, Thomas de Villeneuve constate que 10 à 20 % des fonds levés par sa maison viennent de la clientèle patrimoine. Et que cette part grandit. Seven 2 a d’ailleurs été la première société de gestion française à lancer un evergreen pur equity, Apeo, aujourd’hui riche d’environ 600 millions d'euros.

Evergreen, où le rêve de l’argent coulant à flot

Dans le monde du non coté financier, cette forme change considérablement la donne. Jusqu'ici, le particulier n'avait que des fonds fermés : l'argent appelé d'un bloc, huit à dix ans de patience, le gérant assis un temps sur du cash. Avec l'evergreen, le packaging change tout comme la vinification. Dans un fonds fermé grand public, le début est marqué par une forte présence de liquidités. Au terme, il fallait à l’approche de l’échéance solder toutes les positions. Avec un fonds evergreen, on peut rentrer à tout moment. Et à la sortie ? Claire Chabrier martèle la règle : « Ce sont des fonds illiquides qui offrent des fenêtres de liquidité ». Inutile donc rêver à des sorties coulant à flot ! Le terme « semi-liquide » s’avère en réalité plus proche de l’illiquide que du liquide. Aux règles du contrat d’assurance vie près s’il est souscrit dans le cadre de cette enveloppe…

Une question toutefois : l'evergreen performe moins bien que le fonds fermé haut de gamme, où l’investissement n’est pas appelé d’un bloc mais au fur et à mesure des acquisitions ? Car les chiffres de France Invest reflètent avant tout cette typologie de produits. Thomas de Villeneuve refuse la comparaison. Et note notamment une plus grande diversification des evergreen. A titre d’exemple, Apeo expose à plus de trente sociétés, contre une douzaine dans un fonds classique. Pour lui, l’evergreen, c’est « un produit différent » du fonds fermé.

Vendanges tardives sur les sorties

L'OAT dix ans à 5 %, concurrente du non coté ? « On compare des choux et des carottes », pour Thomas de Villeneuve : d'un côté la dette française ; de l'autre, trente entreprises dirigées par des entrepreneurs. Ce qui était anormal, rappelle-t-il, c'étaient les taux à zéro. Quid des valorisations ? Selon l’indice Argos, depuis 2021, les fonds paient les entreprises plus cher que les industriels. Surpayent-ils ? Thomas de Villeneuve refuse la réflexion sur des moyennes : entre un éditeur de logiciels qui croît de 50 % et une société en retournement, elles relèvent pour lui de « la fausse précision ». Son constat tient en une phrase : « on achète à X et on vend à X plus quelque chose ». Claire Chabrier explique l'écart autrement. Les fonds arrivent avec un plan de croissance bâti avant l'investissement, acquisitions comprises, et plus de 70 % de la valeur créée vient de la progression du chiffre d'affaires et de la rentabilité.

Le bon réflexe des millésimes variés

Les sorties, enfin ? Sur les deux dernières années, les volumes de cession tombent environ 30 % sous ce que laissaient prévoir les investissements de 2021, réalisés à des multiples élevés. Claire Chabrier en tire la conséquence : les participations sortiront un à deux ans plus tard que prévu. D'où une priorité, travailler le TRI plutôt que le multiple, car « on garde les entreprises un peu plus longtemps en portefeuille ».

Combien mettre de private equity, et plus globalement de non coté financier, en cave ? Les institutionnels y consacrent entre 10 et 15 %. Une étude d'Amundi chiffre à 10 % d'actifs privés, tout au long de la vie active, un gain de 5 % d'épargne retraite cumulée, sans risque supplémentaire. Thomas de Villeneuve ajoute la clé, le millésime : « Il faut éviter de le faire en one shot, il faut le faire progressivement. » Claire Chabrier abonde : année après année, pour attraper des cycles différents. Côté Seven 2, l’evergreen calque son rythme de déploiement sur celui des fonds fermés. On ne remplit pas sa cave en une seule vendange !

Bonus : ces indicateurs de performance à connaître

  • Le TRI : il tient compte de tous les flux, permet de comparer avec d'autres placements.
  • Le multiple dit combien un euro investi en rapporte au final : multiple de 3, capital triplé.
  • Le DPI, lui, est un arrêt sur image sur les sommes déjà revenues dans la poche de l'investisseur : cent investis, trente distribués, DPI de 0,3. Il remonte sur le devant de la scène parce que les sorties sont grippées et qu'il dit qui sait vraiment vendre.

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