« Il faut changer notre carte mère »
A l’occasion des quarante ans de Vie Plus, sur le plateau d’ «Enjeux by Vie Plus », Sandrine Genet (groupe Allen), Paul Delamotte (Meridem), Jérôme Lamarque (Suravenir/Vie Plus) et l'économiste Jean Boissinot se sont retrouvés pour échanger sur les grandes tendances. Radioscopie économique, réglementaire et financière de ce qu'est devenue la gestion de patrimoine en France depuis 1986. Le changement, c’est maintenant…
Quarante ans. 1986-2026 ! Auteur de la Finance verte aux éditions Dunod, économiste passé par le Trésor, la Banque de France… Jean Boissinot note quatre faits marquants. D’abord, une période de faible inflation et la sortie du monde des dévaluations compétitives. Notamment en Europe, où l’euro s’est substitué au franc, au mark, à la lire ou à la peseta ! Economiquement, la période est marquée par la « grande modération » des années 90-2000, où les crises étaient l’apanage des pays émergents. 2008 est une rupture majeure pour les économies occidentales : la convalescence a été longue, l’économie étant soignée avec un traitement à base de taux zéro. Enfin, plus inattendu dans la bouche d'un macroéconomiste, le retour d'un monde physique rappelle ses limites : eau, matières premières, détroits stratégiques.
C’était le temps béni de l’assurance vie
Pour l'épargnant, ce fut néanmoins une période bénie, notamment pour l’assurance-vie. Et plus particulièrement, pour le fonds en euros, en raison de la décrue tendancielle des taux longs sur la période. « Les clients bénéficiaient du rendement embarqué », se remémore Jérôme Lamarque. A tel point, reconnaît Sandrine Genet, que « beaucoup de clients qui nous parlent d’assurance vie pensent fonds en euros ». Reste que l’assurance vie n’est plus le produit rudimentaire d’il y a quarante ans. Multisupports, contrats de droit luxembourgeois, fonds dédiés se sont ainsi développés. Les chiffres de France Assureurs sur la collecte donnent parfois le vertige et le sentiment d’une omniprésence. Sandrine Genet juge toutefois que la place des produits nouveaux vecteurs d’investissement – private equity, dettes privées, infrastructures, cryptos – est plutôt sur un compte titre. Paul Delamotte ira même jusqu’à suggérer que Vie Plus travaille avec une autre filiale du Crédit Mutuel Arkéa pour proposer une offre compte-titres !
Pour les professionnels, ce fut une période d’intense activité réglementaire. A la clef, une transformation du métier de CGP en profondeur. La charge administrative reste pesante - c'est un point sur lequel personne ne triche -, mais le regard a changé. La réglementation est de plus en plus vécue comme un rempart pour la profession et pour le client final, un gage de sérieux dans un écosystème de distribution longtemps moins encadré.
Bousculé par l’intelligence artificielle
1986 : c’est le lancement du Macinstosh Plus. En ce temps-là, les données des rares ordinateurs personnels sont stockées sur des « disquettes » (les floppys 5 pouces ¼ puis 3 pouces ½). L’informatisation s’est opérée, avant de s’enchaîner avec la digitalisation dans l’économique numérique. Mais ce sera un virus qui fera office de choc salutaire pour la digitalisation des parcours ! Nous sommes en 2020 et le confinement change la donne. La preuve : souscriptions, versements et arbitrages dépassent aujourd'hui 80 % d'usage digital chez Vie Plus. Loin d'avoir abîmé la relation client, cette période a au passage renforcé la légitimité du CGP comme interlocuteur de confiance dans un univers où les banquiers traditionnels semblaient être aux abonnés absents. Confidence de Paul Delamotte : il n’a plus de bureau physique et fait de 75 à 80 % de rendez-vous en visio ! La technologie a malgré tout encore des progrès à faire. Lorsqu’on lui parle outils, Sandrine Genet concède que certains branchements relèvent de « l’archéologie ».
L’intelligence artificielle sera-t-elle la réponse ? Paul Delamotte y voit un côté très positif : « Ça nous challenge ». En un mot, nous contraint à montrer de la valeur aux clients. Sandrine Genet, elle s’attend à des incidences plus profondes. « Le sujet sur les sujets standard va vite devenir une commodité, analyse-t-elle. La place du conseiller risque donc se déplacer vers l’accompagnement ».
Finance durable : à l’heure de la pédagogie
L’intelligence artificielle interpelle aussi d’un point de vue économique. « Il y a un potentiel extraordinaire en termes de productivité », explique Jean Boissinot. Des risques aussi : il en distingue deux. D’une part, un classique risque de bulle d'investissement comparable aux excès historiques du chemin de fer ou de l'électrification. D’autre part, la pression matérielle bien plus inquiétante que les ressources rares, comme l’eau ou les métaux, que sur la consommation énergétique.
Bienvenue dans la finance durable. Sur ce terrain, les intervenants ne se racontent pas d'histoires : la demande spontanée des clients pour l'investissement socialement responsable reste minoritaire. Ce qui progresse, c'est la pédagogie et les partis pris des distributeurs — Suravenir a par exemple choisi de ne référencer que des unités de compte classées articles 8 et 9 au sens SFDR. « C’est aussi notre responsabilité d’entreprise à mission », reconnaît Jérôme Lamarque, rappelant que les sujets de transition et de souveraineté se répondent.
La croissance se consomme en zest
Economiquement, notre monde interpelle. Notamment car les quatre dernières décennies ont été marquées par un fort ralentissement de la croissance potentielle. « 1990-2000, on ne fait plus de la croissance en optimisant, mais en innovant. Puis la transition démographique a commencé à jouer », reconnaît Jean Boissinot. Après la faiblesse liée au faible poids des jeunes, le débat est ouvert sur le manque de ressources. Ne rien faire ? L’auteur de la Finance verte rappelle que l'inaction climatique a un coût déjà mesurable - cet été l'a montré, entre canicules, sécheresse et centrales à l'arrêt - et chiffrable : 15 à 20 % du produit intérieur brut en risque à l'horizon 2050 selon les scénarios. Sommes-nous donc voués à la décroissance ? La transition, pour lui, c'est une réallocation de l'investissement, pas un renoncement à la croissance. Et de préciser : « Je ne suis pas sûr que l’on sache faire fonctionner un système financier, un système de retraite, la social-démocratie telle qu’on la connaît aujourd’hui sans un minimum de croissance ». Entre le changement de modèle économique, les effets de la réglementation, le développement de l’intelligence artificielle et l’évolution des clients, une chose paraît certaine pour l’écosystème. Il faut changer notre carte mère. Les recettes du passé ne devraient pas être celles de l’avenir.












